Nous ne pouvons pas nous souvenir du Père Faure sans
rappeler « son regard ». Ce regard si fin, si pétillant, si subtil,
scrutant les uns et les autres avec attention, intérêt, émerveillement,
colère. « C’est magnifique » disait-il en souriant, ou « Bravo »,
après nous avoir écoutés.
Regard d’admiration, de joie, de respect devant les
enfants.
Regard « questionneur », disons écouteur, révélant une
grande capacité d’attention (même lorsqu’il semblait endormi).
Regard entraîneur qui conduisait chacun à se révéler à
lui-même dans l’apprentissage de la liberté. Mais aussi incitant à agir, à
oser, à découvrir, à se dépasser, à se projeter.
Regard oppressant aussi parfois, bousculant, coléreux.
Regard d’un maître qui pouvait nous conduire jusqu’au
dedans de nous-mêmes, où là, dans le silence et la conscience de soi,
chacun se sentait confronté à des interrogations, à des choix, à des
appels qui ne laissaient pas en l’état. Il fallait avancer. (On peut dire
même qu’il bousculait rudement lorsqu’il avait décidé, sans nous, de nous
confier des tâches auxquelles nous n’étions pas toujours préparés).
Le Père Faure, lorsqu’il se trouvait au milieu des élèves,
ne les voyait pas ; il les regardait. Son attention était tout orientée
vers ce qui allait advenir et sortir d’eux : une idée, un projet, un
désir, un souhait, une action, une parole… En tout cas, garçons ou filles,
droits ou bossus, grands ou petits, riches ou pauvres, cela était pour lui
sans importance. Il fallait entraîner vers une activité captivante et
puissante à travers laquelle le jeune allait construire un morceau de sa
vie. Dans une classe.
L’intérêt, la concentration, l’efficacité de l’élève se
traduisaient sur le visage du Père Faure par une admiration sans limite,
une satisfaction communicative. Il oubliait le temps… et l’espace... et
les adultes… Il pouvait aussi ne porter intérêt qu’à une seule chose, ou à
une seule personne, ou à une machine, et lorsqu’il était content, ou que
l’activité aboutissait ou réussissait, il se redressait, respirait fort et
souriait largement.
Mais gare à l’adulte qui, par inadvertance ou bonne volonté
« dérangeait » durant le travail l’ordre établi. Il se faisait éconduire
rudement. « On ne dérange pas un élève qui travaille ». Pas
question non plus de parler à haute voix, de se déplacer sans raison ,
d’intervenir mal à propos… La seule solution pour le stagiaire était de
rentrer dans les murs lors d’une observation de classe, de se faire
lui-même tout petit, pour l’enseignant de parler avec ses yeux. Car des
observations, il y en avait… allez voir, allez regarder… disait-il.
Observer l’élève en activité était la base de toute formation, la clé de
toutes les connaissances pédagogiques. Il fallait observer le jeune dans
tous les moments de son activité : avant, pendant, après. Observer son
comportement face au choix, au camarade, au travail, à l’outil, à
l’adulte, au jeu… Regarder et regarder encore. Pas d’intervention sans
bienveillance, pas de connaissances sans observation, pas d’observation
sans attention, pas d’attention sans silence, pas de silence sans
immobilité…
Et il fallait mettre en commun ces observations, les
recouper, les justifier, les analyser. C’était à partir de là que
l’enseignant se mettait en recherche de solutions adaptées à chacun.
C’était son vrai travail. Toute proposition devait tenir compte du besoin
d’unité intérieur du jeune, de sa diversité, de sa créativité, de sa
capacité à apprendre et à grandir, à se situer, à s’engager, à partager.
Grande vue d’ensemble sur les programmes qu’on intègre au
fil des mots et des années, selon les degrés de maturité et de motivation,
jamais dans la précipitation ni la contrainte. « Les programmes, les
programmes, les programmes… disait-il. Non des progressions…. Des
outils pour avancer. Il faut faire des progressions… ».
Pour faire court, on pourrait dire que le Père Faure a eu
un regard dynamique et positif sur le jeune qu’il considérait comme :
·
un être inachevé et qui a donc pour ces raisons la
possibilité de réaliser sa propre histoire, en lien avec le milieu
ambiant, les autres
·
un être singulier, irremplaçable, qui partage avec les
autres sa nature et sa dignité, mais qui se manifeste sous une forme
unique
·
un être ouvert au monde d’où il tire tous les éléments
nécessaires à son développement dans le temps
·
un être capable de responsabilités, capable de donner sens
à son existence et à celle des autres
·
un être orienté vers l’activité avec des aspirations qu’il
s’impose d’avoir et qui adhère à une hiérarchie des valeurs, qui ne
supporte pas l’immobilisme et s’exprime à travers ses activités
·
un être à structurer : corps, cœur, esprit, mystérieux et
transcendant, religieux et intérieur, qui garde sa liberté de décision.
Ce jeune, pour le Père Faure, a beaucoup de besoins. La
satisfaction de celui-ci est considérée par lui comme un objectif
prioritaire du processus éducatif.
On ne résume pas le Père Faure. Il est, pour Maurice Feder,
un « jardinier qui ne tire pas sur la plante pour la faire grandir »,
et pour François Herzog un « sourcier qui commençait par beaucoup faire
attention et regarder ».