Les apports de Pierre Faure aujourd'hui

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En introduction, Paul Malartre raconte comment, au cours de son cheminement personnel, il a découvert le Père Faure « d’abord en tant que directeur diocésain, invité par Andrée Thouvenin-Barraco à venir dans sa classe. Là, j’ai observé, j’ai regardé. C’était plus qu’une initiation, c’était une découverte. Et je me suis dit : là, oui, il se passe quelque chose » … Puis, en tant que président de la Commission nationale pour l’adaptation et l’intégration scolaire : au cœur de cette commission était la question de la personne, de l’enfant handicapé, de l’enfant en difficulté. Ce temps m’a aidé pour la tâche qui m’incombe aujourd’hui à mieux comprendre ce qu’est la pédagogie pour enfants en grande difficulté […] et j’ai retrouvé des liens avec le personnalisme chrétien d’Emmanuel Mounier, étudié dans mes années d’études de philosophie en 1968 » […]  Et enfin par la lecture en 1997 du livre extrait de la thèse de Anne-Marie Audic. Alors là, je me suis senti très instruit sur le Père Faure et sa pédagogie.

Voilà ce cheminement qui aujourd’hui m’autorise à vous dire comment il me semble que le Père Faure est quelqu’un pour aujourd’hui dans l’Enseignement Catholique français. Je le traite en trois temps :

·         d’abord, par une pédagogie fondée sur une anthropologie

·         puis, par une anthropologie qui explicite le sens de la personne et de la communauté

·         enfin, par un certain regard sur l’enfant

 

Une pédagogie fondée sur une anthropologie :

Le Père Faure a toujours estimé que les problèmes d’éducation sont à considérer avant les méthodes pédagogiques. L’enjeu de l’avenir pour lui, est dans l’éducation. En effet, nous sommes de plus en plus convaincus que notre Éducation Nationale pourrait connaître encore de grandes difficultés si elle n’arrive pas à comprendre qu’on ne peut pas enseigner sans éduquer – cela nous semble finalement une des premières intuitions fortes depuis nos fondateurs de toute l’histoire de notre enseignement catholique. Réduire l’établissement scolaire seulement à un lieu d’enseignement, si c’est le cas encore aujourd’hui, nous paraît non seulement une erreur mais peut-être une faute. Quand nous voyons encore revenir l’idée qu’il faut remettre les savoirs au centre du système éducatif, nous nous disons qu’à ce moment là, notre Éducation Nationale va dans le mur. Ce ne sont pas les savoirs qui sont au centre, ni peut-être l’élève, mais plutôt la relation entre l’élève et le maître, la relation entre les divers membres de la communauté éducative. Alors, c’est quand même intéressant de savoir, depuis longtemps, que le Père Faure a toujours réagi contre le divorce entre l’instruction et l’éducation : « Il nous faut répéter à des jeunes qui se destinent à l’enseignement que s’ils pensent que leur métier consistera seulement à transmettre des savoirs et des compétences disciplinaires, ils risquent d’être abusés ». Je ne peux pas transmettre des savoirs si je n’ai pas au préalable établi une relation pédagogique.

Toujours dans cette pédagogie fondée sur une anthropologie, nous retrouvons dans les propos du Père Faure non seulement le lien entre le pédagogue et l’éducatif, mais entre la pédagogie, l’éducatif et le sens. « Toute pédagogie relève d’une métaphysique, d’une conception de l’Homme et de la vie ». Alors, « les projets éducatifs acculent à avoir une conception de l’homme »… « Quel homme doit naître ? ». Nous sommes tout à fait dans ce qu’est finalement le caractère propre de l’Enseignement Catholique. On entend : « Qu’est-ce qui fait notre spécificité ? Qu’est-ce qui fait notre contribution originale au service public d’éducation ? » Et bien, c’est le lien insécable : entre l’acte d’enseigner l’acte d’éduquer – et la proposition d’un sens de la vie. Pour nous un sens chrétien de l’homme et de la vie. Je retrouve cela de Guy Avanzini : « L’éducation catholique veut surtout aider à discerner des raisons de vivre, la signification de la vie ».  Le caractère propre de l’Enseignement catholique, c’est l’art de ne pas couper en tranche. Cette anthropologie, pour reprendre une forte expression du Père Faure, « est aspirée par une théologie ».

Une anthropologie qui déploie, précise, explicite le sens de la personne :

En retrouvant en particulier le courant de Maria Montessori, le Père Faure en appelle à l’émergence de la personne, au développement de l’enfant dans sa totalité. Pour l’Enseignement Catholique, l’élève n’est pas qu’un élève ; c’est un enfant ou un adolescent avec ses aspirations intellectuelles mais aussi affectives, relationnelles, sociales, spirituelles, religieuses. De même qu’on ne peut couper enseignement, éducation, et sens, on ne peut couper l’enfant en catégories – il n’est pas une addition de conditionnements, sinon nous en ferons un individu programmé – il est une unité. Cette unité se traduit pour nous dans le mot « personne », et le Père Faure ajoutait « la personne se construit du dedans par l’unification intérieure ». Il a beaucoup insisté sur cette unification par l’intériorité, c’est à dire entre autre le silence, la contemplation. C’est important d’entendre encore ce message aujourd’hui, où notre société pourrait beaucoup pousser les jeunes à vivre à la surface d’eux-mêmes. Mais cette personne dans la globalité de ses aspirations ne peut vivre sans la relation à l’autre, sans la communauté. Nous mesurons le risque qu’il y a aujourd’hui à parler de communauté, à cause de communautarisme… Quand nous parlons de communauté éducative, nous l’employons dans le sens originel du mot, communauté telle que l’entendaient les premiers chrétiens […]

Il faut aussi préparer l’élève à la rencontre de l’autre. La rencontre de l’autre crée ce que je n’avais pas prévu, heureusement. Quelque part la construction de la personne est dans ce champ du possible. Mais le champ du possible n’est pas le champ du prévisible. Cette personne qui ne peut vivre sans relation à l’autre est en même temps unique. Alors là, nous ne partageons pas le point de vue développé depuis plusieurs mois à propos de la loi sur les signes religieux : que pour éduquer à l’école il ne faut pas faire voir ce qui nous distingue… Des signes religieux, on passe à la notion de la laïcité. Tout cela est très confus et cela induit qu’une bonne laïcité, c’est un lieu comme l’école où les différences sont gommées – et on forme des élèves standardisés. Oui, nous formulons une crainte à ce sujet. Il nous semble, dans le sillage du Père Faure, que l’Enseignement Catholique doit dire le contraire, c’est à dire que toute personne est unique, que loin d’être une menace, la différence ethnique, culturelle, religieuse, est une chance et que c’est en identifiant ces différences que l’on apprend à vivre ensemble, ce n’est pas en les cachant. C’est bien dans ce sens là que Mounier disait : « Je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui ». Il disait que la personne est relation. Nous retrouvons bien là, dans ce qu’a développé le Père Faure, le sens de notre 2e étape des Assises de l’Enseignement Catholique […] Nous invitons de nouveau nos 8500 communautés éducatives à entrer dans la question : l’innovation pédagogique, pour qui ? C’est à dire où en sommes-nous de la personne ? C’est tout simple, et là vous vous y retrouvez bien. Le Titre de notre 2e étape des Assises, c’est « la personne dans l’établissement »… Où en sommes-nous du sens de la personne que l’on développe au quotidien à travers nos choix pédagogiques et éducatifs… où en sommes-nous dans notre attention à chaque personne dans l’établissement, qu’il soit élève ou adulte et quelle que soit sa fonction. Nous espérons qu’en décembre 2004, nouveau temps fort national de l’Enseignement Catholique français, nous pourrons dire des choses par rapport à la personne, la différence vécue comme richesse, la qualité des relations entre les personnes dans l’établissement.

Le regard sur l’enfant :

« L’enfant qui ne réussit pas peut réussir ». Le père Faure fait confiance à l’enfant, à son dynamisme intérieur, à son désir de progrès. Nous avons beaucoup à méditer sur ce pari de confiance. En éducation, je n’ai pas le droit de porter un jugement définitif sur l’enfant.

J’aime bien rappeler cette formule : « Méfiez-vous des enseignants qui se plaignent sans arrêt que leurs élèves sont limités… Qui doute des capacités d’un élève continuera à les affaiblir ; qui croit dans les capacités d’un élève continuera à les faire se développer ». « Il faut ressusciter chez l’enfant la confiance en la vie créatrice », disait le Père Faure. « Il n’est pas possible d’éduquer sans espérer ».

Je conclus. Dans l’œuvre du Père Faure, nous trouvons tout, sauf une méthode. Alors, je ne vous cache pas une certaine interrogation pour ma part, je ne l’ai toujours pas résolue, je sens que cette journée va m’aider. Comment se fait-il qu’une pédagogie fondée sur une philosophie, une anthropologie, un sens de la personne, un regard sur l’élève, avec laquelle nous sommes en adéquation totale avec toute l’histoire de l’Enseignement Catholique… comment cette pédagogie a pu paraître réservée à quelques-uns ? En effet, pour moi, le Père Faure vit dans l’Enseignement Catholique, il n’est pas de l’ordre du facultatif, il est une des forces d’expression de ce qu’est le projet de l’Enseignement Catholique français.

Cette journée, à l’occasion de sa naissance, vient très opportunément nous rappeler qu’en convergeant totalement avec lui sur le caractère propre de l’Enseignement Catholique, sur le sens de la personne, sur le regard sur l’enfant, l’Enseignement Catholique se sent pleinement conforté sur ses choix. Nul doute que le Père Faure reprendrait avec nous le titre des Assises pour l’enrichir : Éduquer ? Passion d’espérance.

CONCLUSION

André BLANDIN

 […]

Je voudrais faire quelques variations autour du thème : héritier et fondateur :

Le Père Faure était un héritier, on l’a entendu ce matin – héritier de la tradition et de la pédagogie des jésuites, je ne reviens pas sur la pédago-gie active dans le « Ratio Studiorum », le Père Sainclair l’a fait de façon brillante, … et si la fréquentation des lasalliens lui a permis encore d’améliorer son souci de l’accueil de tous, tant mieux.

Héritier de courants largement présentés aujourd’hui… Montessori, Lubienska de Lenval, Séguin, peut-être un peu aussi Freinet, avec les méthodes sans l’idéologie, peut-être aussi Rousseau mais avec un autre rapport avec le péché originel, certainement Mounier – et là sans modération. Héritier de ces courants et en même temps profondément de son temps – et c’est peut-être là la première caractéristique d’un fondateur – Être de son temps –

[…]

Je ne sais pas s’il y a eu porosité entre les textes du Père Faure et les bulletins de l’Éducation Nationale, mais il était d’abord enraciné dans son temps. Le texte du rapport annexé à la loi d’orientation de 1989 qui met l’élève au centre du système éducatif, n’est pas non plus étranger à sa pensée. Être de son temps, … et ne pas se contenter d’être de son temps. Pierre Faure, au début d’une période où l’on commençait à centrer tout sur l’individu, a eu l’intuition de faire le lien entre le personnalisé et le communautaire, et de tenir les deux à la fois. C’est probablement là son intuition fondamentale et ce qui l’a fait vivre et l’a fait vivre après. Une intuition, mais en même temps une construction qui se construit tout au long d’une vie et d’une expérience pédagogique.

Pierre Faure, héritier et fondateur. Et nous alors ? Héritiers, certainement – Fondateurs, pourquoi pas ?

Héritiers : à la fin d’une telle journée, ce n’est pas la peine de se le redire. Peut-être faut-il apprendre aussi à connaître cet héritage, et à le reconnaître comme héritage. Le reconnaître comme héritage, c’est aussi, vous avez suffisamment appliqué la parabole des talents à vos élèves, pour quelques instants se l’appliquer à nous-mêmes. Ce qui est critiquable, ce n’est pas d’avoir pris soin de l’héritage, ce qui est critiquable, c’est de ne pas l’avoir développé ! La première attitude que je retirerai de cette journée, comme Celma Pinho Peery l’a si bien dit, c’est comment nous n’allons pas enfermer cet héritage « dans une petite boîte noire » mais comment nous allons développer cet héritage…

Être fondateur, être de son temps : Dans ce domaine, l’école aurait quelque chose à se reprocher en matière de rapport à la société : je me demande si l’école n’aurait pas à retrouver une certaine harmonie avec une société qui a évolué – qui a bougé – et une école qui reste prisonnière d’un certain nombre de rigidités. Mais en même temps, l’école n’est pas simplement à la remorque de la société, vous le savez bien, l’école est ce lieu où se prépare la société de demain, où se construit l’Homme de demain. L’école est donc en harmonie avec la société et en même temps un lieu de résistance – et non pas au nom de ses rigidités, mais au nom de son projet pour l’Homme.

En clair, la société actuelle mise sur l’accomplissement de l’individu : après une génération qui avait misé sur la transformation de la société, on est plutôt actuellement sur le repli de l’accomplissement de chacun. L’école est là pour faire passer de l’individu à la personne, de l’individu à la personne construite dans la relation à l’autre.

·         Le rapport au temps : nous sommes dans une société qui a toutes les informations qu’elle veut dans l’instant, et qui se donne l’illusion de vivre en temps réel – et en même temps, c’est une entreprise en flux tendu. L’école est ce lieu où l’éducation s’inscrit dans la durée […]

·         La société est dans l’extériorité, l’école est le lieu où l’on se construit

·         La société sanctionne immédiatement l’échec, l’école peut être le lieu suffisamment souple et protégé à la fois où l’élève prend le temps de faire l’expérience de l’erreur, de l’échec, et du choix d’un autre itinéraire pour atteindre l’objectif fixé.

·         La société sombre dans le communautarisme, dans l’exclusion des différences. L’école construit le lien social, construit les personnes en relation entre elles.

·         Résister et résister au nom d’un projet. Résister au nom d’une anthropologie, une conception de l’Homme. J-B. Foucault nous disait : « L’école est le lieu de résistance et d’utopie ». Et bien, résistons en ce qui nous concerne, au nom de l’Évangile et de ce qu’il nous apprend de l’Homme.

Ne nous laissons pas trop arrêter par tous les freins que nous connaissons bien : « Ah oui, mais il y a les Instructions Officielles, etc. » Nous pouvons le faire, nous le savons bien. Nous pouvons innover, non pas innover pour innover, non pas changer pour changer. Ce qui a un sens, c’est de changer ses méthodes pour que le projet éducatif dont nous sommes porteurs soit fécond pour les élèves que nous accueillons […]

« Un héritage n’est vivant qu’aussi longtemps qu’il peut être interprété créativement dans des situations nouvelles » Paul Ricoeur…

« Éduquer, passion d’espérance », titre des Assises. Avant de transmettre l’espérance, il faut accepter de l’accueillir. Et nous savons bien, éducateurs, qu’accepter l’espérance ce n’est pas facile tous les matins, et qu’il faut peut-être bien une carrière en terme de travail sur soi et de dépouillement pour accepter d’accueillir l’espérance.

Une espérance accueillie, une espérance transmise. Et merci pour l’espérance que vous avez transmise à des générations et des générations d’élèves.

Une espérance accueillie, une espérance transmise et aussi une espérance engagée. À quoi servirait tout ce que nous venons d’échanger entre nous, si cette espérance, si cette parole incarnée qui fonde notre foi n’était pas capable de transformer les structures, de transformer les pratiques pédagogiques de façon à ce que chacun, comme le dit l’apôtre, soit capable de rendre compte de l’espérance qui est en lui. Vous aviez dit Pierre Faure, pédagogue pour aujourd’hui, j’espère que vous partez en disant : Pierre Faure, pédagogue pour demain. Et merci.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour le : 04 janvier 2006.