Pierre Faure "Le religieux".

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Le titre donné à mon intervention sur le programme de ce colloque a pu vous surprendre, comme il m'a surpris moi-même : « le religieux ». Ce n'est pas tant du religieux que je vais vous parler que de ce qui, dans la spiritualité dont vit ce religieux, va le conduire à prendre les orientations pédagogiques et éducatives qui furent les siennes.

Ce que je voudrais dire aujourd'hui, c'est que pour moi, le Père FAURE sans se référer toujours aux traditions pédagogiques et spirituelles de la Compagnie de Jésus, sans faire appel au « Ratio Studiorum » qui fut le guide instaurateur de nos collèges, en critiquant même souvent les formes auxquelles ces collèges avaient abouti dans le présent, reste très dépendant de l'esprit qui les a fait naître et vivre pendant deux siècles, voire même quatre...

Car finalement la Compagnie nouvelle, après un 19ème siècle parfois hésitant, a retrouvé au 20ème ses intuitions fondatrices. A l'inverse des pédagogues de la Compagnie du siècle dernier, comme les PP. CHARMOT, RAVIER ou de DAINVILLE, le Père FAURE ne fait que rarement référence explicite à la pédagogie jésuite comme telle et à ses liens étroits avec la spiritualité de la Compagnie de Jésus, autrement dit avec les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola qui ont donné naissance de celle-ci.

Quoiqu'il en soit de ses jugements sur les collèges jésuites qu'il voit vivre autour de lui, je suis bien obligé de dire que lorsque je lis le Père FAURE, je trouve en lui une très grande parenté avec les pédagogues traditionnels de la Compagnie, que ceux-ci soient récents ou qu'ils remontent aux tout débuts de ce ministère improvisé par la Compagnie en 1551. Lorsque je lis le Père FAURE, je ne me sens ni surpris, ni déconcerté. J'allais dire que je le trouve étrangement traditionnel, bien qu'il ait été étrangement ouvert à toutes les pédagogies de son siècle. Ouvert aux méthodes foisonnantes en ce 20ème siècle, nouvelles sans doute, mais très traditionnelles par leur inspiration fondamentale. Lorsque j'entends le Père FAURE, je ne me sens pas tellement éloigné du Père CHARMOT traitant du même sujet. « L'école active, écrit le Père FAURE , n'est pas une méthode, mais un esprit... Ce qui importe, c'est de donner une âme à l'éducation et un sens parce qu'on en a saisi la nature et la portée. C'est pour cela que toute pédagogie relève d'une métaphysique , d'une conception de l'homme et de la vie »... ou encore « Il faut donner à l'enfant une éducation sociale et une éducation individuelle qui lui permettent de s'insérer dans la collectivité en responsable de ses actes. » C'est là ce qu'écrit le Père FAURE. Les propos du Père CHARMOT sont très proches. « La pédagogie ignatienne fait appel avec force à l'activité du disciple. On pourrait dire qu'elle le presse de s'instruire lui-même, de faire sa propre éducation ». « Ce qui est essentiel dans la formation intellectuelle, comme dans la formation spirituelle, c'est de s'exercer... » ... « L'essentiel est que l'élève trouve la vérité par lui-même.. » Le Père CHARMOT reprend les termes mêmes des Exercices Spirituels : « concentrer son esprit, se perdre dans l'objet, observer, contempler, se nourrir des fruits de son observation, voir, entendre, toucher les objets, même s'ils sont d'ordre spirituel. ». Tous conseils qui se trouvent dans les Exercices et sont en même temps des directives pédagogiques. Elles ont porté leur fruit dans l'histoire. Après les avoir un temps abandonnées, on y est revenu. Ainsi, parler du religieux à propos du Père FAURE, pédagogue, c'est pour moi reconnaître cette source d'inspiration et de vie que furent évidemment pour lui les Exercices Spirituels. Pour exemple, lorsqu'à ses tout débuts dans la carrière pédagogique en 1939, il crée le Fichier Scolaire, celui-ci est marqué d'une empreinte très caractéristique : c'est un fichier qui s'adresse à des libertés. Il n'entend pas indiquer aux maîtres les meilleurs livres à mettre entre les mains de leurs élèves. Ce sera aux éducateurs d'en juger par eux-mêmes librement. Le fichier renseigne les professeurs sur les ouvrages à leur disposition, indique les méthodes pédagogiques qui y sont appliquées. Aux utilisateurs la responsabilité de choisir. Laisser à chacun la liberté de se construire, c'est là un des points clefs de toute éducation. 

Anne-Marie AUDIC, dans sa biographie du Père FAURE, a un chapitre XII intitulé : « un jésuite Lasallien. » Ce chapitre débute par une citation du Père Faure : « Une construction est toujours orientée : elle a un sens, sans quoi elle ne serait qu'un apport de matériaux. Il faut qu'elle prenne forme... Une personne se construit, elle n'est que dans la mesure où elle s'est construite. » Je ne veux pas mettre en doute l'apport de Saint-Jean-Baptiste de la Salle à la pédagogie du Père FAURE, pas plus d'ailleurs que celle d'Hélène Lubienska, de Maria Montessori ou d'Edouard Séguin. Mais cette construction de la personne à laquelle il a travaillé toute sa vie pour y amener les autres, n'était pas pour lui une découverte du pédagogue d'âge mûr. C'était la découverte chez d'autres éducateurs d'une pédagogie spirituelle et personnalisée accordée à celle dont il avait lui-même bénéficié soit comme élève d'un collège jésuite dans un premier temps, soit dans un second temps comme jésuite formé à cette école dont non seulement il avait découvert l'existence, mais dont il vivait en profondeur pour lui-même. Le Père FAURE va demander à des pédagogues, comme à quantité d'autres trop nombreux pour les citer tous, une technique, une inspiration pédagogique et des méthodes éducatives. Mais le Père FAURE aborde ce travail, je pourrais dire ce ministère, avec toute sa personne, tout son acquis humain et spirituel. Ainsi, quand il dit qu'une personne se construit et qu'elle n'est que dans la mesure où elle s'est construite, il n'échafaude pas une théorie. Il apporte son expérience il révèle une richesse avec laquelle, il s'est, lui, construit comme religieux et dont il parle finalement assez peu, tout au moins dans ses écrits. Je pense qu'elle l'habite tellement qu'il ne juge pas nécessaire d'y revenir sans cesse. C'est la formation qu'il a reçue dans la vie religieuse et particulièrement au travers des Exercices Spirituels qui l'ont construit et qui l'habitent comme une seconde nature. C'est là qu'il faut chercher le religieux libre et dépendant tout à la fois.

L'esprit de la pédagogie ignatienne est celui des Exercices Spirituels, explique le Père CHARMOT. « La pédagogie ignatienne fait appel avec force à l'activité du disciple. On pourrait dire qu'elle le presse de s'instruire lui-même, de faire sa propre éducation. »... « Ce qui est essentiel dans la formation intellectuelle, comme dans la formation spirituelle, c'est de s'exercer »... L'essentiel est que l'élève trouve la vérité par lui-même. Cependant les élèves feront cet effort personnel si le maître par des suggestions utiles met leur esprit sur la voie de l'invention, sans énoncer lui-même explicitement ce que les élèves peuvent découvrir par eux-mêmes. Nous sommes là au cœur de la pédagogie du « Ratio ». Nous sommes là au cœur de la pédagogie des Exercices Spirituels de Saint Ignace qui sont la base de toute formation jésuite. Les Exercices sont essentiellement une pédagogie active. Ils proposent des thèmes de méditation, de réflexion et de prière ... Ils proposent... Ils s'adressent à des libertés. C'est le retraitant qui décide, qui choisit, qui oriente sa recherche de Dieu, qui avance sur le parcours proposé ou qui l'abandonne. L'école active n'est pas une méthode, mais un esprit, écrit le Père FAURE. La spiritualité de la Compagnie dans laquelle il a été formé et dans laquelle il vit, n'impose pas des règles ; elle propose des parcours. Elle conduit, non à des dépendances, mais à des prises en charge de soi-même et des autres. Elle s'exprime dans un petit volume qui est un guide , pas plus. Saint Ignace y condense son expérience pour que d'autres puissent en profiter. Ce livre n'est pas destiné au retraitant, mais à celui qui l'accompagne. Cet accompagnateur est là pour aider le retraitant à trouver Dieu par lui-même. Il dessine un parcours qui peut être condensé ou allongé. Il indique des seuils à franchir, des portes à passer. Mais c'est à chacun de sortir de l'anarchie de ses désirs pour donner sens à sa vie en usant de sa liberté. Les Exercices permettent de découvrir ou de retrouver sa propre souveraineté et de la mettre en œuvre. On a pu dire que ce qu'ils produisent, c'est en chacun la naissance d'un sujet responsable. On n'accède à un tel niveau que lorsque l'on a trouvé sa juste place devant Dieu, aux côtés du Christ, dans l'Église et dans le monde. Alors seulement peut être libérée la juste puissance de l'homme et sa joie de vivre. Ceux qui ont pratiqué les Exercices Spirituels connaissent cela. Cette joie de vivre est même d'après Saint Ignace l'un des signes qui peuvent nous dire que nous marchons dans la bonne voie. Je pense que le Père FAURE avait franchi ce seuil et que la joie qu'il rayonnait en était le signe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière mise à jour le : 04 janvier 2006.